Ces dernières années, nous percevions la géopolitique comme un facteur qui influençait surtout les marchés financiers ou les prix de l’énergie. Mais il est désormais clair que la géopolitique a un impact direct sur notre infrastructure numérique, nos données, l’accès au cloud et nos dépendances technologiques. Pour les CIO et les CISO, la stratégie cloud n’est plus un simple choix technique, mais une décision stratégique qui touche à la continuité, à la conformité et même à la valeur de l’entreprise.
Je constate chez de nombreuses organisations européennes un véritable réveil. Elles prennent conscience que pour le matériel, les logiciels et l’IA, nous dépendons fortement des acteurs américains et asiatiques. Ces acteurs évoluent sous d’autres législations, avec d’autres logiques commerciales et parfois d’autres priorités géopolitiques. Tant que tout fonctionne, cette dépendance reste invisible. Mais lorsque des règles, des prix ou des restrictions changent du jour au lendemain, les organisations découvrent à quel point elles sont vulnérables.
Le cloud n’est pas une certitude mais une chaîne de dépendances
En Europe, nous avons pris l’habitude de considérer le cloud comme une évidence. Les services sont disponibles, les plateformes tournent et les prix évoluent lentement. La réalité est bien moins rassurante. Les grands fournisseurs peuvent arrêter un service, limiter des fonctionnalités, appliquer des restrictions d’exportation ou doubler les prix sans laisser la moindre marge de manœuvre à leurs clients.
Nous l’avons vu récemment avec les services d’IA, la capacité GPU, le stockage de données et les licences logicielles. Ce qui hier encore était un accélérateur d’innovation peut devenir demain un risque de conformité ou un problème de chaîne d’approvisionnement.
Beaucoup d’organisations ont oublié de poser une question essentielle lors de leur migration vers le cloud : Que se passe t il si ce fournisseur ou ce pays change ses règles demain. Ce n’est pas un scénario théorique. C’est une question stratégique bien réelle.
Les données ne sont un atout que si vous pouvez les protéger
Les CISO s’intéressent depuis longtemps à la souveraineté des données et à la conformité, mais j’observe que cette discussion arrive désormais dans les comités de direction. Le RGPD a accéléré cette prise de conscience et NIS2 va la renforcer. Dans le secteur financier, les données ne sont plus perçues comme un sujet purement informatique, mais comme une valeur économique qui doit être protégée contre toute exposition involontaire à l’étranger.
Dans le secteur privé, les banques et les grandes industries sont en avance. Après une phase d’expérimentation avec le cloud public pour l’IA et l’analyse de données, plusieurs entreprises rapatrient aujourd’hui leurs charges de travail sur une infrastructure locale. Non pas par nostalgie, mais parce qu’elles refusent de perdre le contrôle de données qui constituent leur avantage concurrentiel.
Une donnée que vous ne pouvez ni stocker, ni traiter, ni sécuriser de manière autonome n’est pas un atout. C’est un risque.
La continuité retrouve une dimension stratégique
La continuité a longtemps été perçue comme un enjeu informatique. Dans un contexte géopolitique instable, c’est devenu un enjeu de survie opérationnelle. Les tarifs douaniers, les restrictions d’exportation, les pénuries de composants, les sanctions et la pression sur l’énergie sont autant de facteurs qui fragilisent les dépendances cloud. Je constate chez les CIO une évolution importante : ils veulent retrouver la capacité de planifier. Le cloud privé leur donne cette capacité. Non pas parce qu’il est techniquement supérieur, mais parce qu’il est maîtrisable. Vous savez où se trouvent vos données, qui y accède, quel matériel fonctionne, comment l’équipe est organisée et quels sont les scénarios de repli. Le contrôle opérationnel peut sembler dépassé, mais dans un monde instable il devient un avantage concurrentiel.
Le cloud privé ne résout pas tout mais il redonne de l’agilité. On pense encore trop souvent en termes d’opposition entre cloud public et cloud privé. Cette vision est trop simpliste. La vraie question est : Comment réduire mes dépendances et augmenter ma capacité d’adaptation. Le cloud privé n’élimine pas les risques géopolitiques. Le matériel reste produit hors Europe. Mais il fait la différence entre pouvoir réagir ou devoir subir. Et c’est exactement là que la géopolitique devient concrète : tout se joue sur la vitesse de décision. Les CIO qui imaginent encore que les risques évoluent lentement vivent dans le mauvais paradigme. Les restrictions, les tarifs et les règles de conformité changent aujourd’hui en quelques mois, parfois en quelques semaines.
Pas de scénario signifie pas de stratégie
Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas que certaines organisations fassent les mauvais choix, mais qu’elles n’en fassent aucun. L’absence de scénario de sortie dans le cloud est aussi irresponsable que l’absence de sauvegarde. Ce n’est pas un signe de confiance, mais de naïveté. Les entreprises qui ont traversé la pandémie avec le plus de résilience n’étaient pas nécessairement celles avec la meilleure technologie, mais celles avec les meilleurs scénarios.
Cette logique s’applique tout autant aux décisions cloud influencées par la géopolitique.
Pour les CIO et les CISO, la question centrale n’est plus :
Quel cloud choisir
mais :
Comment garantir notre capacité à opérer demain, peu importe les décisions prises à l’étranger
Le vrai changement que j’observe est culturel. L’Europe devient moins naïve. Nous avons abordé le cloud comme un service similaire à l’électricité: standardisé, fiable et peu couteux. Nous comprenons désormais que le cloud est une infrastructure stratégique dans un monde redevenu géopolitique. Cela exige d’autres hypothèses, d’autres garanties et d’autres scénarios.
Le cloud privé n’est pas une fin en soi, mais un moyen de retrouver de l’autonomie. Pas dans l’idée de tout faire soi même, mais dans celle d’avoir le choix. Les entreprises qui peuvent choisir avancent. Celles qui ne le peuvent pas sont poussées par les événements. C’est une réalité stratégique, pas une réflexion technique.
Si vous souhaitez approfondir ce sujet, dans le second épisode de Private Cloud Café je discute avec Florian Casse des effets de la géopolitique sur les stratégies cloud.
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